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Zevaco et le béton

Hanae Bekkari

Zevaco me disait que le béton, avec ses diverses dimensions, lui permettait plus aisément d’exprimer plusieurs matériaux naturels que s’il avait cherché à les approvisionner sur le chantier. Quand le béton est coulé dans des moules en bois, il choisissait lui-même les planches pour leur dessin prononcé. Après décoffrage, les veines prenaient forme sur le béton brut. Parfois, il rajoutait des sacs de ciment pour obtenir un effet froissé car, disait-il «il n’est pas nécessaire de faire lisse, les ouvriers ne savent pas faire du béton lisse, alors autant leur donner des planches aléatoires à juxtaposer grossièrement, la mise en œuvre est aisée et le résultat est concluant».

Dans plusieurs projets, le béton lui a permis d’inventer ses propres rochers de différentes tailles. Les petites pierres, ramassées lors de ses promenades, lui servaient de modèles pour reprendre le dessin des fissures afin de les reproduire à très grande échelle. Ce fut notamment le cas pour la façade de Maroc Bureau sur la route de Zaer à Rabat. «Tu vois-me dit-il ; j’ai repris même ces petits cailloux qui restent coincés parfois dans les fissures. Le béton me permet de redessiner cela à grande échelle, et reconstituer ainsi les grandes crevasses et plis naturels des montagnes…» Et sur son bureau se trouvent quelques pierres ramassées lors de ses promenades. Dans tel autre projet, le béton est utilisé comme du roc, prétexte pour y faire couler de l’eau. La composition devient alors ruisseau ou cascade.

Pour le tribunal de Midelt, avec les deux blocs angulaires qui se font face, la sculpture du béton exprime la loi, la justice, le lieu du pouvoir.
«Je me fais plaisir, je réalise mes rêves, certains clients m’ont fait confiance et ont continué à me passer des commandes, certains en devenant plus riches voulaient m’imposer leurs idées, mais je ne me laissais pas faire et je menaçais d’abandonner», disait-il avec un brin de malice doublé de satisfaction. Ainsi en-est-il de la famille Zniber à laquelle il avait «imposé», contre leur gré, un plafond d’un artiste, en feuilles d’aluminium, qui reprenait l’esprit des stries sur le béton.

Le béton lui permettait de créer une poésie, de reconstituer les éléments de la nature, comme pour cadrer le feu d’une cheminée, et donner de la force aux flammes, ou alors pour canaliser l’eau et constituer le lit du ruisseau, ou encore pour exprimer des rochers, voire une montagne.
Pour la station thermale de Sidi Harazem, une source d’eau lui a été proposée et c’était la base, le commencement de toute une histoire qu’il a inventée, un système complexe, ingénieux et poétique. Le béton a été ainsi utilisé pour créer tout un parcours rythmé par des événements, l’eau est dans un premier temps cachée, puis elle apparaît. Elle est conduite lentement, dans une saguia en béton équarrie, qui peu à peu s’incline, et l’eau s’accélère, puis des stries dans le béton permettent à l’onde de saccader l’onde. Un changement de niveau, et l’eau se transforme en jet puis en cascades et tout un circuit rapide est créé, des allers retours, un labyrinthe mythologique. Puis, il s’amuse avec des sauts et soubresauts, entrelacs et spirales pour déverser cette eau dans les bassins, passant des ondes aux vagues, du clapotis au grand bruit avec, à la fin, un grand jet qui remplira la grande piscine en cercle.

Le béton peut ainsi être bois avec son veinage, pierre avec ses plis et ses cailloux, il peut être arc de cercle, ou lit d’un ruisseau, il est parfois bloc, cube ou sculpture géométrique, masse compacte ou forme angulaire aux arêtes saillantes, exprimant des sentiments agressifs, ou transmettant des sensations. Il rafraîchit, apaise, distille la sérénité, suscite le mouvement, crée des palpitations, des bruits, et attire le piaillement des oiseaux et ce, pour le plaisir des hommes et des femmes qui viennent boire cette eau de source. Le visiteur est ainsi guidé dans les dédales de chemins en galets, il est orienté, accompagné, monte ou descend au rythme d’une eau qui valse, conduite par du béton malaxé et sculpté, dessiné par les mains expertes de Jean-François Zevaco.
Zevaco, ce virtuose du béton.

Hanae BEKKARI
Architecte

Paru dans A+E Architecture et environnement au Maroc #6 – 1T – 2015

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