ICI
ACCUEIL > ACTUALITES > Les villes modernes conçues dans l’esprit « vert » de médina

Les villes modernes conçues dans l’esprit « vert » de médina

Dès 1912, avec l’arrivée du protectorat français, le mot d’ordre fut de préserver tout le patrimoine médina et jardin traditionnel existant. Ainsi, au maréchal Lyautey, tous les jardins traditionnels vont été inventoriés et pour la plupart restaurés et classés monuments historiques. Certains vont être transformées et réhabilités en jardins publics (comme Jnan Sbil à Marrakech et Jnan el-Harti et Arsat Moulay Abdeslam à Marrakech).

Fait nouveau et avant-gardiste dans le monde, Lyautey voulant créer des villes nouvelles modèles vertes et ouvertes, va mettre en place une politique urbaine tout à faire novatrice : expérimenter le concept de « système de parcs »  du paysagiste français Jean-Claude-Nicolas Forestier qui était alors conservateur du secteur ouest des promenades de la ville de Paris. Forestier définit son système de parcs comme un programme d’ensemble destiné à planifier les grandes villes et à orienter leur développement à travers un réseau hiérarchisé et continu d’espaces libres, allant du jardin de quartier aux grandes réserves périurbaines. En 1913, Forestier va parcourir les quatre villes impériales et, au terme de sa mission, va remettre à Lyautey un ensemble de recommandations dans un « Rapport des réserves à constituer au dedans et aux abords des villes capitales du Maroc… » .

Dans son rapport, Forestier propose de planifier, à l’avance, des réserves d’espaces libres (jardins publics et voies-promenades) et préconise de préserver et de mettre en valeur l’identité de chaque ville : protection des remparts, des monuments et des jardins anciens, de la végétation existante, des paysages, des vues, etc. Pour mettre en application ses prescriptions, Forestier va  proposer à Lyautey de faire appel à l’architecte et urbaniste Henri Prost (1874-1959) pour concevoir les plans d’aménagement des nouvelles villes et pour mettre en œuvre ses concepts de planification paysagère.

C’est ainsi qu’est créé en 1921, au sein du Service des plans de ville, dirigé par Prost, le Bureau technique spécial des promenades et plantations, dont la direction est confiée au paysagiste Marcel Zaborski (1884-1980). Zaborski œuvrera pour la création des parcs, jardins, avenues plantées, etc. jusqu’en 1958. A partir de 1948, cinq autres paysagistes également diplômé de l’école nationale d’horticulture de Versailles (aujourd’hui école nationale supérieure du paysage) vont venir travailler aux côté de l’architecte Michel Ecochard dont Jean-Challet qui travailla au service de l’urbanisme en tant que paysagiste-urbaniste de 1951 et 1967. C’est à lui que l’on doit l’ensemble des espaces plantés d’Agadir, au moment de sa reconstruction, et les plantations des remparts et ronds-points de Rabat. 

Pendant toute la première moitié du XXe siècle, architectes, urbanistes et paysagistes vont travailler main dans la main, apportant chacun leur compétence et leur savoir-faire spécifique dans un objectif commun : créer des villes où la nature et le milieu vivant font partie intégrante du tissu urbain. Grâce aux actions partagées et complémentaires des architectes, urbanistes et paysagistes de l’époque, les principales villes nouvelles du Royaumes vont ainsi être imaginé à partir de leur paysage, de leur socle géographique, avec chacune leur identité liée à leur patrimoine naturel, leur topographie particulière,  leurs vues, leurs jardins, leur patrimoine bâti, etc. Dès 1914, parcs, jardins, avenues et places plantées, terrains de récréation et de jeux, parcs de sport, boisements, pépinières et espaces libres vont ainsi être aménagés dans les nouvelles villes du royaume. Plus d’un siècle plus tard, ces espaces plantés forment aujourd’hui l’essentiel des poumons verts de nos villes. Depuis quelques années, on assiste à un intérêt grandissant pour ce patrimoine végétal : de nombreux jardins datant du protectorat sont restaurés et réhabilités et certains classés patrimoine historique. 

Riche de ses jardins, Rabat, la capitale, se distingue comme la ville-paysage modèle la plus aboutie du début du XXe siècle ; ce qui lui a valu un siècle après sa création d’être inscrite sur la liste du patrimoine mondial de l’UNESCO en 2012.

Malheureusement, de nombreux espaces plantés disparaissent aujourd’hui, et pour ceux encore existants, sont menacés de disparition. Face à ce constat et aux pressions actuelles (extension urbaine, disparition de la biodiversité en ville, appauvrissement de nos ressources naturelles en eau et en sol, pollution des sols, etc.), la prise de conscience et la reconnaissance du végétal et du milieu vivant comme patrimoine à préserver et à redynamiser est urgente. Il est impératif aujourd’hui, face aux nouveaux enjeux et aux nouveaux besoins de redonner la place légitime aux architectes-paysagistes, une profession ancestrale, pour œuvrer à la revitalisation de nos villes aux côtés des architectes et des responsables de l’aménagement urbain. 

Mounia BENNANI
Architecte paysagiste

Paru dans CDM Chantiers du Maroc n°179 – Janvier 2020

Top