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Expatriation : comment réussir en Afrique quand on est cadre dans le BTP ?

expatriation des cadres BTP en Afrique

Abdelhak El Mouli est un ingénieur marocain expatrié à Conakry en Guinée où il occupe le poste de directeur technique de DOUJA PROMOTION GUINEE. A l’heure où beaucoup de cadres du BTP Marocain quittent leurs pays à l’appel du continent, son expérience d’observateur averti et les conseils qu’il livre peuvent être très utiles aux futurs candidats à une expatriation.

C’est toujours excitant de partir vivre à l’étranger. Découvrir une autre culture, de nouvelles traditions un climat différent et un nouveau mode de vie sont des choses qui, souvent, font rêver. Cette excitation a tendance à grandir lorsqu’il s’agit d’une expatriation dans un pays de l’Afrique subsaharienne parce-que beaucoup d’individus imaginent la vie dans ces régions comme une partie de plaisir ou un agréable safari. C’est parfois le cas mais souvent, la réalité s’avère beaucoup plus complexe. D’ailleurs, il n’est pas rare de passer par des moments de solitude, de stress et de doute. Sur le plan professionnel et en particulier dans le domaine du BTP, les complexités ne sont pas des moindres et diffèrent d’un pays à l’autre et d’une ville à l’autre. Pour le cas de Conakry en Guinée :

• Circulation
o La forme de la ville ressemble à un bras dans la mer et le centre-ville, qui connaît une grande concentration des administrations et des commerces, ne se situe pas au centre de la ville mais à l’extrémité. Cette excentricité rend la circulation toujours prédominante dans un seul sens parallèlement à l’autoroute Fidel CASTRO, de la banlieue vers Kaloum le matin et dans le sens inverse à la fin de la journée. Les voies à sens unique, changent alors régulièrement de sens pour pouvoir absorber ces importants flux. Rouler donc le matin de Kaloum vers l’aéroport international Gbessia ou à la fin de la journée dans le sens inverse ne serait pas une chose facile.

1 Le mauvais état de l’infrastructure routière, les rues et les routes relativement étroites et défectueuses ainsi que l’absence presque totale de signalisation rendent la circulation difficile, notamment pendant la nuit où l’éclairage est quasi-inexistant. La conduite est réputée dangereuse en raison de la défaillance de la plupart des véhicules et du manque de connaissances des conducteurs.

2 « La journée d’assainissement » consiste à consacrer le dernier samedi de chaque mois pour assainir la capitale. Pendant cette journée, les citoyens sont appelés à participer aux travaux d’assainissement et aucune circulation n’est autorisée de 6h à 11h.

3 Conakry est généralement une ville calme et sûre, cependant, des manifestations politiques ou sociales peuvent de temps en temps avoir lieu, des journées « ville morte » peuvent également être décrétées. La circulation se retrouve alors perturbée et, dans certains cas, paralysée notamment dans la banlieue.

4 La Guinée, qualifiée de « château d’eau de l’Afrique de l’Ouest », connaît chaque année d’importantes pluviométries au point que l’état des routes se dégrade considérablement et que les pluies limitent le déplacement et affectent fortement l’activité économique, en particulier pendant juillet et août, les mois les plus pluvieux. Les flaques d’eau générées dans les rues et les routes de la capitale provoquent alors d’énormes embouteillages et des accidents de la route.

• Energie électrique
Le pays connaît très régulièrement des coupures d’électricité y compris dans la capitale. Ces dernières deviennent encore plus fréquentes pendant les périodes sèches étant donné que la retenue du barrage hydroélectrique Kaléta diminue.

•Climat des affaires
Les fournisseurs et les prestataires sont trop prudents vis-à-vis des transactions à crédit. Les problèmes liés aux limites du fond de roulement, accentués par les difficultés fréquentes de recouvrement, les dissuadent de s’y aventurer. Les délais de paiement exigés s’avèrent alors trop courts voire nuls surtout que le secteur informel représente un pourcentage considérable de l’économie locale. La Guinée est comme un petit village où tout le monde connaît tout le monde et il n’est pas évident de faire jouer la concurrence, quand il s’agit de faire des consultations de plusieurs entreprises, pour avoir la meilleure offre.

• Fourniture
Quoique le pays est en route vers l’émergence, le marché local du BTP continue à connaitre des pénuries et des coûts relativement élevés des matériaux de construction. Les entreprises recourent systématiquement à l’importation pour satisfaire leurs besoins.

Toutefois, et afin d’encourager la production locale, certains matériaux ont été interdits à l’importation. Un grand besoin est particulièrement enregistré dans la production du béton prêt à l’emploi, à cause du nombre limité des centrales à béton implantées dans la capitale, et également des agglos. Les pompes à béton sont très rares et les fournisseurs de bitume se comptent sur les doigts d’une main, par conséquent, les prix ainsi que les délais de disponibilité des finshers peuvent atteindre des valeurs exorbitantes. Les briques en terre cuite n’existent quasiment pas dans le marché ; celles qui sont disponibles sont fabriquées à la main de manière artisanale et ne sont pas appropriées pour une utilisation dans les chantiers techniques.

Pendant les pics de production dans les carrières minières, les semi-remorques peuvent devenir rares à la capitale car les transporteurs préfèrent les envoyer vers les villes de Kamsar et Boké puisque c’est plus rentable paraît-il. Pendant les périodes de pluie, certains carriers se retrouvent contraints de suspendre les enlèvements en raison de l’impraticabilité des accès. Par ailleurs et vu le climat trop humide toute l’année, le ciment acheté auprès des revendeurs peut être de mauvaise qualité s’il a été stocké pendant trop longtemps ou si les conditions de stockage ne sont pas adéquates.

• Administration
La corruption est un phénomène très fréquent en Guinée. La désorganisation et le manque de clarté et de transparence dans les procédures administratives font des paiements des dessous-de-table une pratique très répandue. La culture de l’impunité, l’absentéisme, le clientélisme, la lenteur et le manque d’ardeur et de motivation au travail sont autant de facteurs qui, visiblement, rendent l’administration incapable de livrer des services de base de manière satisfaisante et de créer un environnement propice à l’investissement. Les fonctionnaires ont aussi tendance à ne pas respecter les heures de travail, en particulier, le jour de vendredi. Vus les salaires relativement faibles qu’ils perçoivent, plusieurs d’entre eux préfèrent investir leurs énergies, parallèlement à leur travail dans la fonction publique, dans des marchés privés ou monter leurs propres affaires pour avoir des revenus plus lucratifs.

• Ressources humaines
Les Guinéens sont des gens adorables, calmes et gentils et font preuve d’une honnêteté à peine croyable étant donné la misère dans laquelle vit une grande partie de la population. Cependant, ils font particulièrement preuve de beaucoup de paresse et de fainéantise quand il s’agit de se mettre au travail.

Une petite comparaison montre facilement que les rendements sont nettement inférieurs à ceux que l’on peut enregistrer dans d’autres pays. A titre d’exemple, le rendement maximal journalier des maçons concernant la pose d’agglos est de 17 m2 à 18 m2 alors qu’au Maroc, il peut atteindre 30 m2. Pendant les jours de vendredi ainsi que les mois de ramadan, les femmes ont l’habitude de quitter le travail trop tôt. Les travailleurs arrivent trop tardivement au chantier et ne démarrent effectivement que vers 9h00 pour repartir au plus tard vers 17h00. De manière générale, les gens respectent peu les rendez-vous, c’est probablement dû aux problèmes de circulation mais c’est en train de devenir culturel aussi.

Réussir son expatriation sur le plan professionnel passe non seulement par le fait de surmonter ces difficultés mais surtout par les anticiper, ainsi :

• Vus ces contraintes de circulation et d’embouteillage, de la rareté ou l’indisponibilité de certains matériaux et matériel sdans le marché local, des lenteurs des procédures administratives ainsi que des rendements des travailleurs, le planning doit prévoir des délais supplémentaires. Pendant l’exécution des travaux, il est fortement recommandé de ne pas se fixer sur une seule variante mais de se montrer créatif et d’être prédisposé à trouver en permanence, dans la mesure du possible, des solutions alternatives en cas de besoin. De ce fait :

1 Une pénurie des barres de fer d’un diamètre donné peut, à titre d’exemple, être résolue par l’utilisation de sections équivalentes dans d’autres diamètres en respectant les dispositions constructives et les règles de l’art.

2 Qu’il s’agisse d’un béton prêt à l’emploi ou d’un béton produit sur chantier à l’aide d’une bétonnière, un plan B doit systématiquement être mis en place lors du coulage pour prévenir les pannes.

3 Du sable pourra être utilisé à la place du remblai en cas de panne prolongée du compacteur.

• En raison des coupures fréquentes et prolongées du courant, il est indispensable de prévoir un ou plusieurs groupes électrogènes pour assurer une alimentation permanente du chantier.

• Au cas où l’achat du ciment se fait auprès des revendeurs, il est recommandé de choisir ceux qui possèdent une bonne rotation de stock et des conditions convenables de stockage.

• Etant donné que certains travaux ne peuvent pas avoir lieu, ou alors difficilement, pendant la période de pluie comme les VRD, les terrassements, les aménagements extérieurs, l’étanchéité des toitures terrasses, les travaux des façades et les fondations des bâtiments et que la saison dure plusieurs mois, cette contrainte doit être prise en considération lors de l’élaboration du planning.

• Pour le déplacement de l’encadrement, il est préférable de prévoir des voitures 4×4 et d’engager des chauffeurs locaux de confiance compte tenu de l’état des routes. En cas d’urgence, la mototaxi est sans doute le moyen de transport le plus rapide à Conakry à cause des embouteillages mais il faut rester vigilant vu le nombre considérable d’accidents commis du fait du comportement imprudent des conducteurs.

• En cas de sous-traitance, il est inutile de consulter un grand nombre de fournisseurs ou de prestataires pour avoir la meilleure offre parce que l’information ne tardera pas à circuler entre eux, trois ou quatre devis sont suffisants. La négociation avec l’entreprise retenue ne doit pas se limiter à l’obtention de la remise escomptée, il serait judicieux de s’assurer qu’elle s’en sortira avec l’offre financière convenue. En effet, certains prestataires, sous la pression du client, finissent par accepter des rabais sans vraiment se donner la peine de calculer les coûts et les marges. Par ailleurs, les opérateurs économiques locaux montrent une grande ignorance de la notion du marché au forfait. Au cas où le choix est porté sur ce type de marché, la notion devra alors être tirée au clair au moment des consultations.

• Il est assez courant que la timidité des personnes les empêche d’exprimer leur incompréhension par rapport à une instruction donnée. Il serait opportun de vérifier systématiquement la clarté des directives, de les simplifier, de les décomposer en petites actions et éventuellement de montrer le comment des choses. Les ingénieurs locaux montrent des limites en matière d’organisation et nécessitent un sérieux accompagnement dans la gestion des plans, le classement et l’organisation des notes. Les travailleurs sont particulièrement sensibles aux règlements, la régularité de la production en est tributaire. Il est préférable de les payer chaque samedi, c’est la coutume.

• Pendant les travaux, il est important d’assister ou de se faire convenablement représenter au début de chaque nouvelle tâche pour veiller au respect des règles de l’art et faire corriger les éventuelles anomalies dans le mode opératoire.

Les défis de l’expatriation varient d’un pays à l’autre mais au final, elle reste une si belle expérience qui peut apporter beaucoup sur les plans professionnel et humain ; c’est à faire au moins une fois dans la vie. Elle ouvre de nouvelles perspectives, aide à se faire un nouveau réseau professionnel, apprend à être plus ouvert et plus sociable. Elle permet aussi de remettre en cause certaines certitudes et à avoir une vision différente de la vie.

Abdelhak EL MOULI
Ingénieur EMI

MINI BIO
Abdelhak EL MOULI est ingénieur d’état en génie civil, lauréat de l’Ecole Mohammedia des Ingénieurs, promotion  en 2001, et titulaire d’un master européen en « Management et stratégies d’entreprise ». 
Après avoir occupé  plusieurs postes dans de grandes entreprises de construction comme la SGTM, LAFARGE BETONS et PALMERAIE DÉVELOPPEMENT où il occupait, respectivement, les postes de directeur des travaux, chef de secteur et chef de projet, il occupe actuellement le poste de directeur technique de DOUJA PROMOTION GUINEE, la filiale du groupe ADDOHA implantée à Conakry. Abdelhak EL MOULI fait des conférences et publie régulièrement des vidéos techniques sur sa chaîne youtube :  https://tinyurl.com/y4zjydek

Paru dans CDM Chantiers du Maroc n°173 – Juin 2019

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