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Interview avec El Montacir Bensaïd, architecte, ancien directeur et enseignant de l’ENA

El Montacir Bensaïd

El Montacir Bensaid, architecte maroco-danois, enseignant, ex-directeur de l’école nationale d’architecture de Rabat, a eu un parcours universitaire assez particulier : les Beaux-Arts de Paris, l’école d’architecture de Aarhus, Danemark et Harvard aux USA. Il est auteur d’un premier ouvrage paru aux éditions Publibook, Moi vs moi et a plusieurs conférences internationales à son actif sur les thèmes de l’architecture, du patrimoine et du paysage.

A+E // Comment se fait-il que vous ayez fait vos études au Danemark ? Une situation inédite, il faut le dire, pour un jeune marocain ?
El Montacir Bensaid : Encore plus inédite, à l’époque. Je venais de passer une année aux Beaux-Arts, Rue Bonaparte à Paris, suivi d’une autre année à l’Académie des Beaux-Arts de Bruxelles, section architecture. Nous sommes là, entre 1975 et 1977.Pas de visa mais pas mal de ségrégation voire de racisme à peine voilé. Je n’étais pas très heureux du cursus, me posant beaucoup de questions sur l’attitude à avoir. Est-ce que cela en valait la peine ?
Lors d’un retour à Paris, l’été 1977, pour revoir les copains, je fais une rencontre qui va changer le cours de ma vie, en la personne d’une jeune étudiante danoise qui deviendra ma femme dans les quelques mois qui suivront et m’inscrira à l’Ecole d’architecture de Aarhus au Danemark. J’ai dû apprendre le danois à la vitesse grand V mais me suis vite adapté à une qualité d’enseignement et d’encadrement autrement plus sophistiqués que ce que j’avais connu auparavant. Je serai le premier marocain à sortir diplômé de cette prestigieuse école qui rayonnait sur toute la Scandinavie.

A+E // Qu’avez-vous fait après avoir obtenu votre diplôme ?
E.B : Je suis rentré au Maroc avec ma petite famille pour effectuer mon service civil, plein d’enthousiasme, d’innocence et de projets d’avenir.
C’était les années 1983-85.Je me suis retrouvé au Ministère de l’Habitat à Rabat, Division des Etudes et réalisations, chargé des programmes Villages Pilotes, à travailler à la scandinave, n’épargnant aucun effort, faisant des centaines de kilomètres dans une vieille R4 déglinguée, écrivant des rapports précis et illustrés de photos prises dans les régions du Sud du Maroc, touchées par une horrible sècheresse. J’étais un bon petit soldat et m’acquittais consciencieusement de ma tâche. J’ai vite compris qu’on attendait de moi, non pas des rapports reflétant la réalité mais des constats élogieux sur l’état d’avancement de projets fantômes, initiés par le ministère. J’ai pris mon quitus et mes jambes à mon cou pour aller vers d’autres contrées, en l’occurrence en Arabe Saoudite.

A+E // Qu’avez-vous fait en Arabie Saoudite et combien d’années y avez-vous passé ?
E.B : Oh ! L’Arabie Saoudite, a été une aventure inattendue mais une grande expérience. Inattendue parce qu’au début il ne s’agissait pour moi que d’y passer quelques mois pour terminer un chantier à la Mecque pour le compte de la Société Rio Trading, appartenant à un prince. Il était question, pour moi, d’achever les travaux de gros-oeuvre de deux tunnels et de leurs revêtements en carreaux de céramiques importés du Maroc. Ces deux tunnels font face à Bab Malik Abdelaziz du Haram.

Les conditions de vie, sans ma famille et avec un salaire qui ne me convenait pas m’avaient amenés à démissionner et à demander à repartir chez moi. Pendant que je préparai mon retour, un autre prince, gouverneur de la Mecque est venu me chercher et me proposera un projet de palais, pour lui, à Djedda selon mes propres termes et comme je le désirai. Ce sera une belle aventure qui durera quatre ans .Je dis souvent que j’ai commencé ma carrière à l’envers puisqu’à l’âge de 27 ans, je construisais un palais de presque 100 millions de dollars sur la Mer Rouge, avec une île artificielle et une marina. C’était un énorme défi, il fallait creuser dans le corail pour que les bateaux de plaisance puissent s’amarrer, importer des dizaines de cocotiers de plus de 20 m de haut des îles Canaries car son altesse ne voulait pas attendre que les arbres poussent, il fallait des sujets déjà adultes.

Il y avait aussi une dimension culturelle et humaine dans la gestion du chantier avec plus de 500 ouvriers, pas mal de problèmes ethniques. Nous avions des somaliens, philippins, égyptiens, bangladeshis, marocains (les plus compliqués), turcs, yéménites…
Une véritable « Tour de Babel ».

A+E // Une fois le projet terminé vous êtes retourné au Maroc et après ?
E.B : Après, j’ai monté avec ma soeur, designer, le cabinet d’architecture Mawazin en 1989.Pour l’anecdote, le festival Mawazin de Rabat copiera des années plus tard et le nom et le logo avec le M rouge. J’ai pu réaliser pendant des années beaucoup de projets, d’immeubles, équipements, surfaces commerciales, villas ainsi que des lotissements, un SDAU, des PA…
Parallèlement à mon activité, à partir de 1998, j’ai commencé à enseigner, comme vacataire, à l’ENA. J’avais un atelier de 4ème année et j’adorais les deux fois par semaine où j’oubliais pendant quatre heures l’agence pour me consacrer à mes étudiants. Nous avions d’excellentes relations et un mode de fonctionnement plus scandinave que français ou marocain.J’en garde un souvenir impérissable.

A+E // Puis vous avez été nommé directeur de l’ENA. Dans quelles circonstances cela s’est-il passé ?
E.B : Très bonne question ! C’est parti comme une blague. Je rencontre, au supermarché, Taoufiq Hejjira, alors ministre de l’Habitat, qui me connaissait pour avoir fait son service civil en même temps que moi et dans la même direction. Il avait une idée bien arrêtée sur mon tempérament et mon engagement pour la formation des architectes au Maroc. Il me propose la direction de l’ENA et je réponds que je ne vois pas comment je pourrais me désengager de mon agence étant dans le secteur le privé. Il sourit et me dit que si on se défile tous les arguments contre, ça va être difficile d’améliorer la qualité de l’enseignement. J’avoue que le challenge, sur le coup, me titillait et j’ai laissé le hasard décider du reste.

Le hasard, c’est un appel de Hejira, un matin de mai 2005, alors que je prenais mon café chez Paul, Agdal. « Bonjour Montacir, c’est Taoufiq, Sa Majesté t’a nommé, par Dahir, à la direction de l’ENA, nous t’attendons, tu dois rejoindre ton poste à midi pour la passation de consignes ».
Je pensais vraiment que c’était une blague, je me suis levé pour m’éloigner de mes amis qui étaient assis avec moi pour avoir la confirmation et la réponse de Taoufiq était sans équivoque : « Un dahir cela ne se refuse pas et on t’attend ». Ce fut une autre belle aventure qui dura de 2005 à 2013.

A+E // Vous avez fortement marqué votre passage à l’ENA. Pouvez-vous nous rappeler les principales actions que vous avez imprimées à cette école ?
E.B : Je vous remercie pour votre appréciation et je me ferai une joie, sans trop m’étaler, de parler des grandes réalisations qui sont à mettre pas seulement à mon crédit mais à celui d’une super équipe que j’ai pu constituer tant au niveau de l’administration qu’à celui de certain jeunes enseignants-chercheurs, pour la plupart des femmes.

Mon premier souci était de faire rayonner l’ENA, à l’international et d’avoir une reconnaissance de facto des écoles européennes de notre niveau et de la qualité de nos enseignements. Pour ce faire j’ai initié un certain nombre d’actions dont je ne vous citerai que les plus marquantes :
Refonte de la pédagogie aux normes européennes.
Création de la plaquette pédagogique et mise en conformité avec le système LMD.
Refonte du concours d’entrée à l’ENA avec un système de profiling.
Augmentation du nombre d’enseignants permanents passant de 9 à 32.
Création d’une cellule d’études et de recherches composée de 9 doctorantes pour participer aux marchés publics : En deux ans on a fait 12 millions de dirhams de recette contre sept-cent mille qu’avait fait l’ENA pendant toutes les années précédentes.
Renforcement du Master Paysage avec l’Ecole d’Architecture de Reggio-Calabria.
Lancement du Master Patrimoine avec l’Ecole de Chaillot, Paris.
Lancement d’une multitude de workshops avec la France, la Belgique, l’Italie, l’Espagne, le Danemark, l’Angleterre, le Liban, les Emirats Arabes Unis.
Mise en place d’échanges étudiants avec ces mêmes partenaires et signature de 62 conventions.
Création de Centre de Documentation. Nous avons récupéré toutes les archives photos de toutes les délégations et agences urbaines du Maroc. Un travail colossal. Grâce à nos étudiants et aux cadres responsables de l’archivage, nous avons classé et scanné des milliers de documents, uniques, qui couvrent un siècle d’architecture et d’urbanisme chez nous.
Ce dont je suis le plus fier et que personne ne peut me contester puisque l’histoire en témoignera, c’est la création des Annexes de l’ENA à Marrakech, Fès et Tétouan.

Dès ma nomination à l’ENA je me suis rendu compte d’une injustice flagrante : Sur les sept mille candidats au concours d’entrée, on en prenait 55 : c’était complètement fou. La décision de délocaliser une partie de l’ENA afin de favoriser l’inscription à l’échelle régionale a été prise sur un simple texto, envoyé à mon ministre lui expliquant mes intentions avec cette réponse laconique : Fonce ! Nous avons foncé, le directeur des études, le secrétaire général et quelques fidèles : J’ai signé pour chaque ville une convention avec la mairie et le collège régional des architectes. Nous avons soulevé un grand enthousiasme et reçu l’aide et l’appui des citoyens et des élus de ces villes.
Le nombre d’inscrits est passé à 180 et avant que je quitte l’école j’ai négocié avec les Finances un budget sur 6 ans pour que ces annexes deviennent des écoles indépendantes. La suite vous la connaissez.
J’ai eu beaucoup de chance d’avoir malgré les résistances de certains, d’excellents partenaires au sein de mon administration et du jeune corps professoral. Ils se reconnaitront.

A+E // Quand avez-vous repris votre activité d’architecte à titre libéral ?
E.B : J’ai quitté l’ENA en février 2013 et poursuivi une carrière de Chargé d’Etudes auprès du ministre de l’Habitat jusqu’en 2016 pour retrouver dès janvier de la même année mon agence ex-Mawazin, devenue Atelier Archiconcept.DK sarl.
J’y suis toujours et j’y reste.

A+E // Vous êtes un des rares architectes à aimer écrire. Qu’écrivez-vous ?
E.B : J’écris sur tout, je suis un passionné de l’étymologie des mots et de leur musicalité. Je suis un observateur attentif de l’humanité et je suis touché par toutes les histoires heureuses, les drames, les relations entre hommes et femmes.

J’écris des nouvelles, des poésies.
J’entame des romans que je ne finis pas toujours. J’ai une relation intime avec les mots, les phrases, les citations. Je lis beaucoup.
Je noircis des dizaines de carnets de mes réflexions sur l’amour, le bonheur, les femmes, la mort, la bêtise humaine, la connerie universelle…
Il m’arrive souvent d’écrire à mon épouse actuelle, une autre passion, italienne d’origine marocaine, au détour d’un message whatsapp des poèmes, des mots qui chantent et qui exaltent l’amour.
L’écriture nous libère et nous apprend l’importance de ce qu’il ne faut pas oublier de dire avant qu’il ne soit trop tard. Déclarer nos sentiments à ceux que nous aimons par le verbe et par la plume est un devoir sacré.
Je viens de publier mon deuxième roman, en France, qui s’intitule « Le Sang d’Anna », je vais en faire la dédicace très prochainement à Rabat.

A+E // Et votre passion pour la moto ?
E.B : C’est une passion ancienne qui remonte à mon adolescence. Aussi loin que je m’en rappelle j’ai toujours aimé les grosses cylindrées et ce n’est qu’une fois devenu adulte que j’ai pu réaliser mon rêve.
La moto me procure la griserie de la liberté. Rouler avec des amis bikers est une expérience qui ne s’efface pas. Il y a un sentiment de camaraderie, voire de fraternité entre motards. Nous ne laissons jamais l’un d’entre nous abandonné ou perdu, derrière nous. La sécurité est notre profession de foi et nous sommes tributaires les uns des autres.


La tribu que nous constituons au sein de chaque club est une seconde famille, avec des liens très forts parce qu’on se choisit pour rouler ensemble.
Faire le même parcours en moto ou en voiture n’a rien de comparable. Sous le casque, je suis dans ma bulle, je sens l’air iodé de la mer, l’odeur de la forêt que je traverse, la senteur des fleurs au printemps.
Cela vous paraitra étrange mais l’écriture et la moto, pour moi, se complètent.
Alors « Ride Safe » !

Entretien réalisé par Fouad AKALAY

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