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Dar Bouazza, acte manqué ou promesse non tenue ?

Dar Bouazza par Rachid Ouazzani

Située à environ 20 km de Casablanca, Dar Bouazza, qui était encore récemment une commune rurale périphérique, se présente désormais comme le réceptacle d’une extension urbaine importante; Dar Bouazza nourrit l’ambition de devenir la banlieue chic de Casablanca !

Dar Bouazza connaît depuis une dizaine d’année une croissance rapide; elle abrite déjà une population de plus de150 000 habitants attirée par le développement de quartiers résidentiels moins chers et de bonne qualité architecturale et environnementale avec un excellent niveau d’équipement ; mais elle peine à créer une centralité à part entière, autonome et distincte et n’arrive pas à se défaire du prototype urbain « centre-périphérie » : Son territoire de 4836 hectares est bien couvert par les orientations prometteuses du SDAU de 2011.

Du coup, en tant qu’architecte urbaniste et habitant à Dar Bouazza, j’avais l’intime espoir qu’à l’occasion de l’élaboration de son premier Plan d’Aménagement, on allait porter un vrai projet pour ce territoire, aussi bien en préconisations qu’en actions concrètes en vue de :

• – Limiter l’étalement urbain en vue d’économiser la ressource foncière et de préserver les espaces agricoles vitaux;
• – Préserver l’environnement naturel agricole et marin pour respecter la biodiversité et les équilibres naturels;
• – Encourager l’habitat intermédiaire comme alternative aussi bien à la maison individuelle qu’à l’immeuble collectif;
• – Assurer l’accessibilité de toutes les composantes du territoire et garantir la mobilité à l’aide des moyens de transport collectif modernes dans des conditions de commodité, de sécurité, de régularité et d’accessibilité pour tous dans la perspective de la ville inclusive;
• – Renforcer les polarités urbaines et intégrer le concept d’intensité urbaine comme dimension sensible pour proposer un vrai centre ville à Dar Bouazza.

Malheureusement sur le terrain on ne voit rien de tout cela, au contraire : On assiste à un étalement urbain incontrôlé généré par l’habitat dispersé, les constructions irrégulières d’habitat précaire et les implantations industrielles en site rural. Un simple survol de Dar Bouazza permet de constater un mitage du territoire en masse préjudiciable aussi bien à l’environnement qu’à la collectivité.

On constate aussi que des opérations immobilières sont autorisées plus par opportunités foncières que par soucis de planification urbaine intelligente; or par définition, le foncier n’est pas “extensible“; de plus pour le viabiliser, il faut beaucoup investir dans les réseaux primaires d’infrastructure – voiries, assainissement et divers réseaux- ce qui implique des coûts importants qu’on fait supporter à la collectivité.

Il est évident que les terrains à Casablanca devenant de plus en plus chers et inaccessibles, la majorité des familles cherchent à s’éloigner pour trouver de meilleures opportunités pour acquérir un logement, surtout que la plupart penchent plus vers la maison mono familiale – villa ou maison marocaine moderne – construite sur parcelle individuelle; cercle vicieux car plus la ville est étalée, plus les familles s’éloignent des lieux de centralité, ce qui leur occasionne des déplacements plus coûteux en raison de l’éloignement des zones d’emploi par rapport à l’habitat. L’alternance des déplacements domicile/travail entraîne à son tour une dépense accrue et un trafic automobile plus important et des embouteillages insupportables surtout l’été et que l’offre en transport en commun est quasi inexistante.

En corollaire à cela, Dar Bouazza souffre de l’hétérogénéité de son territoire due à un manque de vision urbanistique globale axée sur la mise en valeur des différentes potentialités de ses sites ; Dotée d’un linéaire de côte de 18km et comprenant certaines des plus belles plages de la côte Casablancaise, Dar Bouazza est une destination de détente et de loisirs des plus prisés non seulement à l’échelle de Casablanca mais aussi à l’échelle nationale, de ce fait son territoire est devenue l’objet de multiples enjeux notamment résidentiel et balnéaire.

Du coup par facilité ou opportunisme, nombre de projets, surtout résidentiels et balnéaires, ont été autorisés par dérogation dans l’euphorie de l’encouragement à l’investissement ! Hormis cet enjeu, on ne voit sur le terrain que laisser aller et abandons, par exemple : Le point de pêche artisanal appelé «Mrissa de Sidi Mohamed » qui pourrait être considéré comme un atout à mettre en valeur, est délaissé, abandonné et sale, sans perspective d’amélioration d’une activité de pêche structurée dans le cadre d’un Point de Débarquement Aménagé.

Autre atout site délaissé, « la kasbah de Dar-Bouazza » qui a donné son nom à la commune, patrimoine architectural important situé à un emplacement stratégique, en hauteur dominant aussi bien le littoral balnéaire que l’arrière-pays agricole ; et celui de l’ancienne église transformée en mosquée située au niveau de la zone du boisement de « Roche-Brune », mêlant formes et fonctions différentes dans un même lieu de culte.

Et concernant les nombreuses poches d’habitat insalubre et de bidons ville qui se sont développées sur les terrains agricoles, principalement concentrées le long des axes routiers ainsi que sur la carrière Ben Abid, greffées auprès des rares emplois potentiels que sont les 2 petites zones industrielles, aucun programme de leur restructuration, résorption ou mise à niveau urbaine n’est engagé sur le terrain.

Et qu’en est-il du secteur Arrahma, tissus discontinus composés de Douars et de bidon-villes avec une carence affligeante en infrastructures de base et en services publics, secteur qu’on a destiné au recasement des ménages issus de l’habitat insalubre du Grand Casablanca, et qui peine à se structurer sur la base des seuls programmes sociaux de Madinat Arrahma et de la multitude de projets essentiellement destinés aux logements sociaux ; exit donc la mixité sociale tant de fois préconisée, bonjour les ghétos des béton-villes !

Alors Dar Bouazza, acte manqué ou promesse non tenue ?

Par Rachid Ouazzani
Architecte

Paru dans A+E Architecture et Environnement au Maroc N° 12 – Décembre 2018

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